Cette horrible beauté

Je n’en peux plus de la beauté. Je n’en peux plus des modèles, de ce qui nous entoure. Je n’en peux plus d’observer les gens et d’avoir moi-même un regard critique sur ces derniers, toujours en essayant de chasser cette voix dans ma tête qui les caractérise instinctivement en « beaux » et « laids ». Ce n’est pas par méchanceté. Mais plutôt pour essayer de me trouver moins laide, moi. Pour savoir où je me classe parmi ces visages. C’est triste, et c’est sans doute moi qui cloche, moi qui me met cette pression constante. Mais elle est forcément née de quelque part, car en m’ouvrant un peu les yeux, j’ai réalisé que je n’étais pas la seule dans cette situation. Et il semble cliché de dénoncer les médias, la publicité et les réseaux sociaux, mais s’il y a quelqu’un qui doit porter le blâme, ce sont bien ces marchands de rêve qui divulguent une image parfaite de la femme sexy, « féminine » et aux traits standards.

J’ai commencé à me soucier particulièrement de mon apparence physique au secondaire. Je me rappelle avoir commencé à porter des foulards pour pouvoir cacher mon visage le midi à la cafétéria. Bien sûr, je ne l’ai jamais dit à personne. À ce moment, je n’avais pourtant jamais reçu particulièrement de commentaires ni sur mon visage ni sur mon corps. J’étais à blâmer : j’avais personnellement décidé que j’étais plus laide que toutes mes amies. C’est un état qui est resté stable, qui ne m’a pas trop troublée ni dérangée. Je m’y suis habituée. Ça a par contre dégénéré lorsque sont venus les premiers commentaires sur mon physique. Les premiers vrais. Plus que les « t belle 😮 » de mes amies sur mes photos profils.

Et je dois dire que le premier vrai commentaire me fit pratiquement l’effet d’un traumatisme. C’était au cégep, lorsque j’ai entendu l’enregistrement d’un « ami » de qui j’étais très proche qui disait sur moi des choses horribles qui ont vraisemblablement changé ma vie. Ces paroles, même si je ne me suis jamais risquée à les répéter, étaient concentrées sur un point bien précis et extrêmement douloureux : à quel point j’étais laide. Pendant un mois, j’ai pleuré tous les jours. Pendant un mois, j’ai hésité chaque matin à me lever et à aller à l’école. Pendant un mois, à chaque personne que je rencontrais, je me demandais si elle pensait en secret les mêmes choses horribles que ce présumé ami avait dites sur moi. Pendant un mois, j’ai voulu disparaître. Je ne sais même pas aujourd’hui ce qui m’a rattachée. Je voyais en quelque sorte un gars, et même si la situation n’était pas très rose, son simple intérêt a soutenu le minimum de confiance en moi qu’il me restait au bout d’un fil très mince. Il ne le savait pas bien sûr.

Depuis, quand ces paroles me reviennent en arrière pensée, ma tête secoue systématiquement « non ». Non je ne veux pas entendre. Non je ne PEUX pas entendre à nouveau, même mentalement, ce qu’il a dit. Il y a des moments lors desquels je ne sais pas si je serais assez forte pour entendre ces mots une fois de plus. Parce que d’autres se sont ajoutées depuis. Et tellement…

Je me rappelle deux gars de qui j’étais plus ou moins proches qui, dans un party, ont blasté le physique d’une fille alors que j’étais à côté d’eux. Ils m’ont ensuite regardée, se sont regardés, et ont éclaté de rire. Je n’ai jamais eu la certitude de ce que ce rire signifiait. Mais j’en souffre encore aujourd’hui. Parce que la traduction que je m’en suis faite était très claire : tu es encore pire qu’elle. Pire que quoi ? Je ne sais pas. Mais pire en tout cas. Et ces deux gars ne doivent pas se rappeler du tout de ce moment. Pourtant, moi, il me revient constamment en tête. Dès que je suis dans une situation où je me sens plus ou moins à l’aise, j’entend à nouveau ce rire et j’ai envie de me cacher sous un foulard comme la petite fille de 13 ans le faisait.

Je me rappelle de nombreuses fois où je suis sortie avec mes amies et où des gars m’ont dit qu’elles étaient belles, sans qu’aucun commentaire positif n’ait été fait à mon égard. Oui, elles sont magnifiques. Mais, égoïstement, ça me brise un peu le cœur de ne pas être à leur hauteur. Parce que je ne me suis jamais fait dire ça. Jamais de cette façon. Et j’ai l’impression que c’est une lacune. Et en même temps, je me déteste de souffrir de quelque chose d’aussi superficiel.

Je me rappelle ensuite avoir eu beaucoup de compliments sur mon corps lorsque j’ai commencé à avoir des relations sexuelles. Et alors j’ai eu un regain d’espoir : ce n’est pas perdu. Je suis peut-être laide, mais semblerait-il que je peux plaire avec mon corps. Et alors a commencé mon désir obsessif d’avoir un corps parfait. Ça impliquait tellement de choses à mes yeux… Si mon corps était bien, au moins il me restait un peu de dignité. Au moins, je serais plus à l’aise de me promener au côté de mes amies. Au moins, peut-être qu’un jour un gars voudrait de moi. Mais, pour ça, il fallait que je mange moins et que je m’entraîne plus. Et ça a marché. Et les commentaires sont devenus de plus en plus nombreux et fréquents. Mais c’était comme une drogue : quand il n’y en avait plus, il m’en fallait encore. Et s’il n’y en avait plus, c’était moi qui m’en faisais, parfois à haute voix, et ils étaient loin d’être aussi charmants : «je suis grosse», «ark je suis dont ben dégueulasse», «fuck pourquoi j’ai des grosses cuisses de même, hein?», «j’ai vraiment rien pour moi». Et alors un autre extrême a pris le dessus : le désir de disparaître. Une métaphore bien sûr, pour le désir d’être le plus mince possible, pour prendre le moins de place, pour accabler le moins possible les gens de ma si laide présence.

Un jour, j’attendais devant un stand de rue qu’on me donne le arepa que j’avais commandé. Les serveurs parlaient espagnol et sans savoir que je comprenais la langue, un à dit à l’autre, en pointant une fille, qui attendait à mes côtés, et moi d’un coup de tête : laquelle tu préfères ? Et il a répondu : l’autre. J’ai senti mes jambes faiblir, mon cœur manquer un battement, et il s’en est fallu de peu pour que mes yeux se remplissent de larmes. Mon orgueil m’a sauvée sur ce coup là. Et j’essayais de me convaincre : « voyons, c’est vrai qu’elle est belle, plus que toi, mais c’est correct ce n’est pas grave ! Hey, quand bien même qu’une fille soit plus belle que toi… ». Mais, évidemment, les consolations ne prenaient jamais vraiment le dessus sur les craintes que j’avais. Et le but ici n’est pas d’inspirer la pitié, de me faire dire «ben non, toi aussi tu es belle», mais bien d’apporter ces réflexions : pourquoi merde, nous permettons-nous de critiquer ou d’émettre notre opinion aussi impitoyablement sur le physique de quelqu’un ? Pourquoi banalisons-nous les dommages que cela peut créer sur une personne ? Pourquoi sommes-nous sans cesse en train de comparer, d’analyser, de baser notre opinion de quelqu’un sur son apparence ? Et pourquoi ces commentaires aussi superficiels peuvent autant nous affecter ?

D’ailleurs, vous vous demandez sûrement pourquoi j’écris quelque chose d’aussi personnel… Eh bien, c’est qu’il y a quelques semaines, une amie s’est ouverte à moi et m’a dit plus ou moins la même chose. Elle m’a parlé de ces mêmes craintes. De ces mêmes commentaires qui ont ruiné sa confiance en elle. De ces mêmes voix qui l’ont poussée vers des comportements alimentaires et sportifs excessifs pour compenser le visage qu’elle considère comme peu attrayant, mais que je trouve pourtant si beau et rayonnant. Et j’ai alors compris que je n’étais pas la seule à vivre ça. Et j’ai trouvé ça encore plus injuste. Et j’en suis venue à être encore plus dégoûtée de la pression qu’on se fait mettre. Et j’ai aussi commencé à prendre plus conscience de mes propres jugements. Depuis un temps déjà, quand mes ami-e-s me demandent ce que je pense d’un gars, j’ai le réflexe de dire qu’il n’est « pas mon genre », s’il ne me plait pas, plutôt que de dire qu’il n’est pas beau. Parce que fuck, ce n’est pas vrai. Personne n’est « pas beau ». C’est épouvantable de dire ça. Il faut que je me batte tous les jours mentalement pour ne pas penser que je vaux moins que les autres à cause de mon physique moins attrayant… Pourquoi on impose ça aux gens ? Oui, il est possible de trouver quelqu’un.e moins attrayant.e. Ça ne veut pas dire qu’il.elle est laid.e. Ça ne veut pas dire que tu as le droit de lui témoigner gratuitement de ton manque d’attirance envers lui.elle.

Mon amie a eu une entrevue pour être serveuse dans un restaurant plutôt chic. Son entretien a duré 2 minutes. Assez pour connaître la personnalité de quelqu’un? Je ne crois pas. Pour avoir une idée de son physique, eh bien oui. Ça m’a choquée quand j’ai appris ça. Je ne peux pas croire qu’on laisse ce genre de choses se faire. Ça crée pratiquement une sorte de ségrégation définie par la beauté. Quelqu’un vaut moins parce qu’il n’est pas aussi « beau » que l’autre. Alors on ne l’engagera pas. Alors on ne lui donnera pas de grosses bourses pour qu’il aille voyager et soit l’ambassadeur Instagram d’une compagnie. Même s’il en rêve. Même s’il est fait pour ça. Alors on ne l’affichera pas dans les vitrines, ni sur les autoroutes. Alors on va le cacher. Pourquoi on cacherait des beautés moins « idéales » que ce que les standards prônent, mais tellement plus parfaites de par l’hétérogénéité merveilleuse qu’ils créent ?

Ce qui m’attriste le plus dans tout cela, c’est que l’on a tendance à dédramatiser ces faits qui peuvent avoir pourtant tellement d’impact sur la vie d’une personne. Que ce soit pour avoir la liberté de ne pas voir son avenir et ses ambitions brimés parce que notre physique ne correspond pas aux attentes d’un certain domaine, pour diminuer les commentaires intimidateurs reliés à l’apparence ou simplement pour détenir le pouvoir de s’aimer soi-même sans constamment se faire mettre des bâtons dans les roues, il vaut la peine de dénoncer la perversité que joue la beauté dans notre société. Les conséquences en sont indéniables et nous continuons pourtant à nous fermer les yeux et à embarquer dans ce cercle superficiel que nous imposent les réseaux sociaux et la publicité.

Je n’en peux plus de la beauté.

Et pourtant, je suis chanceuse. Parce que j’en ai eu aussi quelques beaux compliments. Parce qu’hier un inconnu dans un marché m’a dit qu’il me trouvait vraiment jolie et m’a proposé d’aller prendre un verre. Parce qu’il y a un itinérant qui a pris mon bras pour m’arrêter dans la rue et me dire qu’il me trouvait « très belle », simplement par gentillesse et avec un beau sourire. Parce que j’ai eu la chance de rencontrer des garçons qui m’ont valorisée dans mes relations. Parce que ma famille et mes amis me le disent parfois. Et même si je ne les crois pas, même si ça prendrait beaucoup plus pour que j’y crois à nouveau, tout ça vaut énormément. Et si ça vaut pour moi, c’est que ça vaut également pour tous ceux et celles qui souffrent de la violence psychologique imposée par une beauté sociale démesurée, superficielle et laide.

Anonyme

Publicités

2 réflexions sur “Cette horrible beauté

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s