Ode à la féministe à jupe courte

Vous connaissez tous-tes l’image – erronée – de la féministe clichée : elle a du poil sous les bras, peut-être une fine moustache, elle parle fort et elle déteste les hommes.

Elle existe possiblement, mais la féministe contemporaine se présente également sous bien d’autres formes. Tout d’abord, la féministe ne déteste pas les hommes, bien qu’il soit possible qu’elle leur reproche parfois certaines choses. La féministe actuelle se bat tout d’abord pour l’égalité des sexes, et, suivant cette logique, elle se bat donc également pour l’appropriation entière de son propre corps.

Toutefois, l’ère de third wave feminism et de postfeminism dans laquelle nous vivons aujourd’hui soulève parfois les mécompréhensions quant à ce que représente réellement être féministe.

Pour faire un rappel très bref des phases du féminisme, la première vague a eu lieu entre le 19e et le 20e siècle, et sa principale motivation était la réclamation du droit de vote par les femmes, en plus de revendiquer d’autres droits de propriété (avoir un compte en banque, par exemple). La seconde vague de féminisme est survenue un peu plus tard, aux alentours des années 1960, et était basée sur la réappropriation de leur corps par les femmes, ce qui consistait entre autres à avoir accès à la contraception, à adresser le problème du viol et de la violence domestique, ainsi qu’à déterminer la place de la femme au travail et à la maison. À savoir que cet historique s’applique principalement aux pays nord-américains, et qu’il traite tout particulièrement des femmes blanches de familles aisées. La troisième vague de féminisme débute dans les années 1990 et s’étend jusqu’à aujourd’hui. Elle éclot justement en réaction à la seconde vague et dénonce sa centralisation blanche. Elle propose donc un féminisme plus intersectionnel, qui rejoint les femmes de différentes ethnies, religions, orientations sexuelles et milieux sociaux. Un féminisme qui peut être adapté à chacune des femmes et qui vise par exemple l’épanouissement sexuel, le contrôle du corps, l’équité salariale, et en bref, l’égalité sociale absolue. La quatrième vague est quant à elle un mouvement qui agit présentement en ligne, sur les réseaux sociaux, là où les femmes ont la possibilité d’occuper une place grandissante à leur guise. Que ce soit en postant des articles, des vidéos, ou des photos, certaines vont y puiser une valorisation personnelle en plus de pouvoir y prôner la sex positivity. Finalement, le post féminisme fait son apparition approximativement en même temps que les deux dernières vagues et proclame comme slogan le girl power. Ce mouvement est ancré dans une forme d’individualisme où les femmes doivent être en mesure de faire leurs propres choix, pour leur propre bien. Il a tendance à commercialiser le féminisme, le rendant ainsi plus accessible et plus visible, mais aussi moins crédible ou moins pertinent aux yeux de certain-e-s. On le retrouve énormément dans la culture populaire, que ce soit dans la musique, en littérature, sur les covers de magazines, imprimé sur des articles de mode, ou au cinéma.

Ainsi, il est aisé de constater que le féminisme ne constitue pas une unique voie que chacun-e doit suivre. Le mouvement féministe est formé de contradictions et de débats internes; considérant que tous-tes et chacun-e perçoit les inégalités de façons différentes, véhicule des valeurs personnelles distinctes, et désire s’affirmer sous diverses identités. Je traiterai ici plus particulièrement de la féministe girlie : celle qui assume pleinement sa « féminité » et qui adhère à de nombreuses normes genrées de la société. Celle qui embrasse le corps de femme qu’elle arbore et qui est à l’aise dans cette société de consommation qui lui permet d’altérer son apparence lorsqu’elle le désire, et de la façon qui lui plait. Celle qui écoute avec plaisir Beyonce, Shakira et Rihanna et qui suit les téléréalités. Celle aussi qui est sujette à se faire juger pour toutes ces raisons.

Dans une société où la place du féminisme est constamment remise en question par bon nombre de gens, il est ardu de décrier les inégalités vécues par les femmes tout en assumant son féminisme ‘girlie’, qui tend à en confondre plusieurs et qui peut mener certaines personnes à le discréditer. Il est possible que bon nombre de femmes féministes craignent que leur féminisme ne soit empreint de contradictions :

Aimer plaire aux garçons, aimer être désirée du regard dans un bar, tout en refusant qu’une femme soit objectifiée, qu’elle soit d’abord considérée pour son corps;

Être féministe et prendre une heure de son temps à chaque matin pour se maquiller;

Être féministe et aimer le rough sex avec un homme, aimer même se sentir en position d’infériorité face à l’homme lors d’une relation sexuelle;

Être féministe et préférer l’épilation intégrale plutôt que la pousse naturelle des poils;

Être féministe et porter des talons hauts parce qu’ils avantagent notre silhouette, même lorsqu’ils nous font mal aux pieds;

Être féministe et avoir comme objectif de vie d’être mariée à un homme, d’avoir des enfants, et de rester à la maison avec eux pendant que son mari travaille à l’extérieur.

Quiconque s’identifiant à une ou plusieurs des affirmations ci-dessus, ou même à bien d’autres, n’a pourtant pas à douter de ses valeurs féministes, ni ne devrait subir le mépris ou la condescendance d’individus ignorants.

J’ai longtemps eu l’impression que les films de filles, à savoir Clueless ou encore Thirteen Going on Thirty n’étaient bon qu’à être divertissants, mais qu’ils étaient surtout ridicules. Je pensais que l’accent mis sur la girliness des protagonistes était peu flatteur. Cette croyance résultait du fait que depuis la moitié de mon primaire, j’avais appris qu’être une fille trop fifille était mal vu; que c’était plus cool de se tenir avec des gars et ne pas trop aimer porter des jupes, et que si un gars trouvait ça niaiseux les films de filles, c’était gênant d’avouer aimer en regarder. Ça m’a pris un cours universitaire portant sur la place des femmes dans le cinéma pour réaliser que je n’avais pas à culpabiliser de savourer les scènes cinématographiques où la protagoniste vit un makeover (vous vous souvenez tous-tes de Princess Diary?). Ça m’a pris un cours universitaire pour reconnaître que les protagonistes de ces mêmes films pouvaient être des personnages féminins tridimensionnels : avec une tête, un cœur et un corps. Que si une femme est fière de son corps, qu’elle aime le mettre en valeur, qu’elle se plait à l’habiller, à le transformer même, qu’elle aime qu’il attire les regards, qu’elle apprécie le pouvoir qu’il lui donne, alors pourquoi ne pas le faire savoir?  Que si une femme est émotive, qu’elle est particulièrement sensible, que pendant une partie de sa vie son univers tourne autour de l’homme qu’elle convoite, pouvons-nous vraiment la juger? Dans ce cours, j’ai visionné des films dont les protagonistes s’étalaient de la jeune fille ultra-féminine provenant d’un milieu privilégié, à la jeune fille aux comportements violents et à l’allure masculine provenant d’un milieu difficile. Chacune d’elles avait une personnalité unique et finement élaborée, chacune faisait face à des situations à risque en tant qu’individus de sexe féminin, et chacune faisait preuve d’une grande force, caractérielle ou physique, et adoptait des comportements féministes. Et l’une ne valait définitivement pas moins que l’autre.

N.B. Sachez cependant que si ces films méritent d’attirer la critique, celle-ci devrait être dirigée envers le fait qu’ils sont souvent ancrés dans une tradition hétéronormative blanche, où la quête de la protagoniste, jeune fille de famille blanche et aisée, se résume à séduire le garçon de ses rêves, provenant lui aussi d’un milieu blanc et aisé. Ce n’est donc pas envers la personnalité des personnages féminins que le mépris devrait être dirigé, mais plutôt vers l’industrie cinématographique américaine qui adopte des standards discriminateurs.

Ainsi, la féministe à jupe courte, à talons hauts et à rouge à lèvres, de quelque milieu social, ethnie, religion ou orientation sexuelle qu’elle soit, réelle ou personnage de film pour ado, mérite de faire entendre sa voix. Un corps dont on est fière ne discrédite pas le cerveau avec qui il fait une paire.

Arletty

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2 réflexions sur “Ode à la féministe à jupe courte

  1. Catherine dit :

    Merci Arletty pour ce beau message d’inclusivité!
    Je me suis beaucoup identifiée à ton texte car j’adore me faire regarder / aborder / cruiser (tant que ça reste respectueux) par les hommes, je suis une grande fan de Taylor Swift et mon plus grand rêve est de fonder une famille, et pourtant, je suis féministe!
    Bien que j’aie déjà par le passé remis en question la valeur de mes convictions à cause de ma personnalité parfois « girlie », je n’ai maintenant plus aucun doute suite à la lecture de ton texte.
    Alors, merci encore!

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