Une énième anecdote de harcèlement

C’était il y a quelques mois, je parcourais la courte distance qui sépare ma maison de l’arrêt d’autobus. À peine arrivée au coin de la rue, je constate que je m’apprête à croiser deux jeunes hommes, à peu près du même âge que moi, qui marchent dans ma direction. S’il s’était agi de deux femmes, ou d’hommes différents, il est probable que cette chronique n’existerait même pas, puisque nous nous serions simplement contourné-es et que j’aurais atteint ma destination sans histoire. Toutefois, comme il s’agissait d’hommes et que je suis une femme, mon premier réflexe, d’apparence absurde, mais tristement souvent justifié, fut de rapidement sortir mon téléphone et de baisser les yeux sur l’écran afin d’éviter toute situation malaisante. Il m’est arrivé trop souvent de vivre des moments gênants où un regard non intentionné s’est transformé en commentaire dégradant ou en sérénade déplacée (non, vieux monsieur, je ne veux pas dormir avec toi ce soir). Eh oui, étant une femme, demeurant pourtant à Montréal au 21e siècle, de nombreux incidents de harcèlement sexuel m’ont poussée à ressentir le besoin d’éviter le regard des hommes et de tenter à tout prix de passer inaperçue afin de ne pas provoquer le moindre commentaire de leur part.  

 

«Don’t worry, you’re not that pretty.»

 

C’est pourtant la phrase qu’on me lance alors que l’un des hommes remarque ma manoeuvre d’esquive. Et honnêtement, ça m’atteint violemment. Je ne rétorque rien, j’en suis incapable sur le moment. Alors je continue mon chemin et j’endure en plus les ricanements de son copain, qui doit ô combien s’en vouloir de ne pas avoir été le premier des deux à avoir la vivacité d’esprit et la virilité de me balancer une insulte sexiste. Et pourtant, qu’est-ce que je peux bien avoir à me reprocher pour qu’une telle chose m’arrive, alors que j’avais tout fait en mon pouvoir pour l’éviter? Je vous laisse l’imaginer, j’arborais presque le look et l’attitude de l’espion de César dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (c’est-à-dire celui qui est vêtu exactement comme le mur devant lequel il passe pour paraître invisible). J’avais pris toutes les mesures en ma possession pour éviter le terrible eye-contact, je m’étais faite indisponible à tout malentendu que pourrait impliquer ma présence en tant que femme dans un endroit public. Ainsi, quelle avait donc pu être ma faute? Être née de sexe féminin implique-t-il que je mérite de me faire dénigrer ainsi, peu importe le lieu, peu importe le moment ou la situation, peu importe ce que je porte et la façon dont je me comporte?

Plusieurs mois après cet événement, je bouillonne encore lorsque je raconte les faits. Toutefois, ma perception a eu le temps d’évoluer et j’ai pu élargir ma pensée sur ce qui m’était arrivé. Sur le coup, j’étais profondément blessée, et j’ai pris l’attaque de l’homme de façon particulièrement personnelle. Ses mots ont eu pour effet de me complexer, et ont renforcé ma volonté de passer inaperçue au contact d’inconnus. Aujourd’hui, je repense à cette phrase: «Don’t worry, you’re not that pretty.» et je me demande ce qu’il a pu insinuer. Je ne suis pas «assez belle» pour quoi? Pour me faire harceler sexuellement? Agresser? Violer? Pas assez belle pour recevoir un compliment plutôt qu’une insulte? Pas assez belle pour pouvoir être respectée? Pour pouvoir marcher dans la rue sans même avoir le loisir d’être ignorée? Et si j’avais été «assez belle», à quoi aurais-je eu droit? Probablement pas à des commentaires élogieux non plus. Il semble effectivement que j’aie déjà été considérée comme étant «assez belle» par certains hommes, puisque j’ai auparavant eu la chance de me faire lorgner comme si j’étais un morceau de viande, d’être victime d’un homme qui se plaisait à se frotter contre moi dans un métro bondé, et d’être l’inspiration d’un vieux masturbateur public dans les transports en commun. La conclusion que j’ai pu en tirer, c’est que l’apparence physique d’une femme n’est nullement en corrélation avec le harcèlement sexuel, ainsi que les agressions sexuelles dont elle sera victime. Nous ne serons jamais initiatrices de ces violences verbales et physiques.

Personne n’a le droit d’avoir le dernier mot sur notre apparence physique, ou de poser un geste non désiré sur notre corps. C’est inadmissible, et je rêve du jour où tous ces comportements déplacés seront dénoncés, punis, et, pourquoi ne pas y croire, révolus. Je souhaite également que de partager ces mots aujourd’hui à l’écrit permette, à moi et à d’autres, d’un jour avoir autant de confiance, et bien plus d’intelligence, que le minable qui s’est cru en droit de m’humilier, et de lui répondre à la hauteur de ma valeur.

Une excellente journée internationale de la lutte pour les droits des femmes à vous,

Arletty


Arletty, grande rêveuse érotique pourtant timide en personne, n’aime rien de mieux qu’une discussion enflammée entre amies à propos du sexe et du féminisme (et parfois des gars, ben oui!). Sa passion parallèle est celle de l’art et du cinéma, et elle porte dans son coeur les teen movies des années 90 (Clueless et The Virgin Suicides!)

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